1914-1918

L’évacuation du village en 1914 par JM GOBERT

30/09/2015

BETHINCOURT avant 1914

cadastre

Cadastre napoléonien

1. Le Pont. Entrée. gobertjm

 Le village se trouvait 500 mètres à l’ouest de son emplacement actuel. Cette carte postale « Entrée du village (Côté de Cumières) » nous montre au premier plan un pont de fabrication moderne, avec un tablier en fer reposant sur des maçonneries en pierres de taille, qui avait remplacé des ouvrages en bois.

L’endroit où se trouvait cet ouvrage se situe au sud du cimetière actuel, à la confluence du ruisseau venant d’Esnes-en Argonne  et de celui de Forges. Ce pont était très proche, comme on le voit sur la carte postale, de l’église Saint Martin , construite vers 1760 et autour de laquelle s’organisaient les rues du vieux Béthincourt.

plan egliseLe bourg se situait tout entier au sud de la route de Malancourt à Forges. Il y avait, autour de l’église, en simplifiant, quatre rues principales, formant approximativement un quadrilatère :
- au nord se trouvait la rue du Cadran qui se poursuivait par la rue de Harimé, en direction du lavoir, lequel était couvert et clos
-au sud, la rue basse, courte et toute proche du ruisseau
- à l’ouest, la rue des Trois bonnets (la rue conduisant au cimetière actuel reprend son tracé
- à l’est, la rue de l’église.

 

Au-delà de ce quadrilatère et plus au nord, entre la route de Malancourt à Forges et la rue du Cadran, se trouvait la grande rue haute, ainsi nommée sans doute, du fait de sa surélévation par rapport au ruisseau de Forges.

 2. rue haute. gobertjm

A son extrémité ouest, une vaste place, la place de noco, c’est-à-dire, en français, la place de nos coqs,

3. Nos Coqs. gobertjm

et dans la direction opposée, la petite rue haute qui était perpendiculaire à la rue haute, et redescendait en direction du ruisseau.

4. Petite rue haute. gobertjm

 Avec ses 380 habitants, la commune est moins importante que ses voisines Forges et Malancourt, mais plus peuplée que Chattancourt, Cumières ou Cuisy.

Il faut se rendre à Charny, au chef-lieu de canton, pour trouver un médecin, le docteur Souhaut, ou des notaires, Maîtres Basselier et Lefèvre, et pousser jusqu’à Varennes-en-Argonne ou Verdun pour pouvoir entrer dans une pharmacie ou rencontrer un vétérinaire. La gare ferroviaire la plus proche, la station de Cumières-Chattancourt, se trouve à 6 kilomètres. Pas de Poste, cette dernière se trouvant à Chattancourt ; en revanche, un facteur passe tôt le matin et assure le service du courrier.

A Béthincourt même se trouvent, outre tous ceux qui vivent de l’agriculture, les commerces et artisans si souvent présents, à cette époque, dans des agglomérations de cet ordre. L’auberge la plus importante est tenue par Mabille, mais Migeon et la Veuve Merland accueillent aussi. Il n’y a pas de boucherie semble-t-il, en revanche le boulanger Ernest Fréminet fait le pain pour tous les habitants. Deux épiceries, dont un Familistère, un bureau de tabac tenu par la veuve Leclerc, deux maréchaux-ferrants, deux bourreliers, deux charrons, deux maçons, deux coiffeurs, un meunier, un tailleur… Sylvain Blandin est cordonnier et Paul Lamacq tonnelier. La sage-femme de la commune se nomme Madame Gateau. Monsieur Badou et Madame Chardon font les classes à l’école communale, et l’abbé Domange est curé de la paroisse.

Août 1914

mobilisation

Chacun vaque à ses occupations, jusqu’à ce dimanche 2 août 1914, lorsque du clocher retentit le son du tocsin, pour porter à la connaissance de tous l’ordre de mobilisation générale décrété la veille et qui s’applique immédiatement.

Tous les hommes de 21 à 48 ans  doivent se mettre en route vers les casernes de Verdun, ce qui sera chose faite en début de semaine.

A Béthincourt, comme ailleurs, le quart de la population, sans doute, est parti en quelques heures, et l’ordinaire des travaux, des tâches, des soins aux bêtes a dû être pris en main par ceux qui restaient. Ici, comme dans les autres lieux lorrains, les souvenirs de 1870 devaient se mêler à l’espoir que le conflit serait de courte durée.  Mais, en quelques semaines, le sort tragique de Béthincourt commencerait à se manifester ; son histoire sera celle d’un désastre local au sein d’une tragédie nationale et européenne. La tragédie s’intensifiera avec la stabilisation des deux armées en guerre, le village se trouvant à portée de fusil du front, qui passait entre Béthincourt et Cuisy, et elle deviendra dantesque en 1916, et les combats pour la maîtrise du Mort Homme.

 L’exode

Un mois après la mobilisation générale, une très large partie de la population civile commence à fuir.

Dans la Meuse les effets de la guerre sont vite présents : Bataille de Mangiennes le 10 ; bombardement d’Etain le 17, suivi de l’évacuation de cette ville, et  d’exécutions de civils le 26. L’armée allemande se rapproche aussi par le nord.  Elle franchit la Meuse dans la nuit du 27 au 28. A ces mêmes dates, plusieurs régiments d’infanterie, les 4° 150°, 161° RI sont sur le territoire de la commune, et des tirs allemands de destruction ont commencé à Dannevoux et Sepsarges le 29. Enfin, les troupes du Kronprinz franchissent la Meuse à quelques kilomètres en aval de Béthincourt le 31.

La peur grandit, l’ennemi est là, avec des exactions, des incendies, le bruit des armes, la désorganisation générale de la vie quotidienne. Il faut fuir. Fautes d’archives propres à la commune pour ces journées-là, il est difficile de dater avec précision ce départ. On sait toutefois que certains habitants ne veulent pas quitter Béthincourt et resteront jusqu’aux grands bombardements de 1915, peut-être même jusqu’en février 1916, lorsqu’est déclenchée la bataille de Verdun. Ensuite, parmi ceux qui s’enfuient, certains se réfugient à quelques dizaines de kilomètres seulement, dans des zones moins violemment exposées. Par exemple, Sylvain Blandin, cordonnier, se retrouvera à Jubécourt, Augustine Merland à Sommedieue. Enfin, si nous n’avons pas de documents d’archives sur le départ de la population, nous en disposons, en revanche, pour l’arrivée et l’installation de ces réfugiés qui ont tout quitté. Beaucoup se sont retrouvés dans le midi, des Bouches-du-Rhône aux Alpes Maritimes, d’autres en Charente.

Les préfets des départements concernés ordonnent aux maires de dresser la liste des réfugiés arrivés dans leur commune, et d’indiquer les liens de parenté, les professions, leur commune d’origine. Nous  trouvons des listes datées du 15 septembre. Il a fallu un délai minimum pour que les maires puissent mener à bien ce recensement ; il a fallu plusieurs jours de transport pour que les réfugiés puissent tous arriver car les trains de civils n’étaient pas prioritaires, et les lignes de chemin de fer encombrées pour les besoins de l’armée ; enfin ces populations déplacées n’avaient pas trouvé par magie, un train en partance au moment précis où elles étaient parvenues à une gare, aussi une dizaine de jours a dû s’écouler entre le moment du départ et celui de l’arrivée. Pour toutes ces raisons on peut présumer que  le gros du départ a dû se faire de la fin août  aux premiers jours de septembre.

La plupart ont sans doute pris les routes de Verdun, espérant être moins exposés, dans cette ville bien défendue, aux aléas de l’ennemi. Dans son ouvrage sur Verdun, Jacques Péricard cite un passage desMémoires du général P.E. Nayral de Bourgon, à Verdun à ce moment-là, qui écrit : »L’évacuation des 6000 Verdunois s’opéra avec ordre et célérité. Mais il y eut des imprévus. D’abord un afflux d’habitants de villages plus ou moins frontières, venant chercher refuge à Verdun : en tout 3 à 4000 personnes. On leur laissa le choix : continuer leur route (…) ou, laissant sur place véhicules, chevaux et bétail, qu’on rachèterait pour le compte de l’armée, grossir l’effectif des évacués à l’intérieur ; la plupart choisirent ce dernier parti. » La citation évoque bien le départ précipité de ces infortunés, l’absence de projet bien défini.

Nous qui lisons l’histoire à rebours, nous projetons sur ces départs dramatiques les images de la débâcle de la seconde guerre. L’exode meusien d’août 14 n’eut pas du tout la même ampleur, et ne fut pas causé par une défaite. Mais le dénuement humain et matériel est analogue ; beaucoup, sans doute, ont cherché à emporter un minimum de biens avec eux, et il leur fallu s’en délester pour s’éloigner davantage, aller à « l’intérieur » et devenir, pour de longs mois, des réfugiés.

Le périple en train se fit avec le matériel disponible, y compris les wagons à bestiaux. Imaginons les peurs, les séparations, la promiscuité, les conditions d’hygiène, les troubles physiologiques induits par ce que nous nommons maintenant le stress. Sans compter les incertitudes sur les moments de ravitaillement en eau et en nourriture, pour les enfants en particulier, les arrêts à durée aléatoire dans les gares, les bruits de la guerre, les différentes étapes avant d’arriver, épuisés et quelque peu hagards, à Marseille, Nice ou Saintes. Des listes de réfugiés ont circulé très vite, afin de permettre aux familles de savoir qui se trouvait où. Rédigées dans l’urgence, elles comportaient bien des erreurs, tout en étant indispensables. Puis, à l’initiative de sénateurs et députés Meusiens va se créer dès le mois d’octobre une association, dont le siège se trouvera 41, rue du Faubourg Montmartre à Paris, et qui publiera le Bulletin Meusien.

Le premier numéro parait le jeudi 5 novembre 1914 : Bulletin Meusien. Organe du groupement fraternel des réfugiés et évacués Meusiens. La raison d’être de l’association qui publie ce bulletin est expliquée : elle « a pour but de centraliser toutes les adresses des réfugiés ou évacués et de leur procurer le moyen de retrouver les leurs, actuellement éparpillés dans toute la France. » D’autres buts, d’aide et d’assistance sont explicités, et une première liste de réfugiés est donnée. Venant de Béthincourt, nous trouvons 74 noms, ce qui indique l’importance des départs, d’autant que cette liste est incomplète, par la force des choses, et qu’elle ne fait pas mention des enfants. Il faut au minimum,  pour cette dernière raison, doubler ce chiffre pour évaluer le nombre d’évacués. Si nous ramenons le chiffre de 150  ainsi proposé à la population de Béthincourt, diminuée du nombre des mobilisés, il est évident que peu de personnes sont restées sur place. Sur cette liste de 74 noms, 69 se trouvent dans les Alpes-Maritimes. Pour tous ces civils, Béthincourt et les Alpes-Maritimes auront un bout d’histoire commune.

Après la guerre

Lorsque l’armistice sera signé, l’état laissé par les champs de bataille ira jusqu’à exclure  la reconstruction de plusieurs communes. Béthincourt doit à l’obstination de quelques uns d’avoir échappé au sort de ces villages disparus. Mais l’Etat reculera devant les travaux à mener pour remettre un certain nombre de terrains en état d’être cultivés ou habités ; ces terrains-là seront classés en zone rouge. De surcroît, les habitations et les immeubles publics, déjà marqués par des incendies à l’automne 14, puis dévastés par des bombardements à l’artillerie lourde en 1915, ont été anéanties pendant les batailles de Verdun. Les réfugiés revenus en Meuse ne pouvaient, sans plus, revenir chez eux, car il n’y avait plus le moindre chez soi. C’est à Verdun, dans des baraquements provisoires situés à la Tour du Champ, que d’aucuns attendront, à moins qu’ils ne se décident à vivre ailleurs. Malgré tout, Béthincourt revivra, et la construction du nouveau bourg mériterait, assurément, une étude.

 Ce texte a été rédigé par Jean-Marie Gobert, domicilié en Corrèze,

« A la mémoire de Maurice Gobert, de Louis Gobert et Louise Lamacq, d’Alphonse Gobert,  de Paul Lamacq et Joséphine Dulphy, mon père, mes grands-parents et arrière grands-parents, qui ont vécu ces événements. »